Le voyage

Le voyage

Deux navigateurs à la recherche de l'île d'Utopie                                                                   

Samedi 4 juillet 2015 - Le grand départ !

Photos - Clément Camar-Mercier

 

 

DISCOURS D’ADIEU

Samedi 4 juillet à Binic

Ou pourquoi nous partons pour l'île d'Utopie

 

 

Chers amis,
Chers Parents,
Vous tous ici présents,
Monsieur le Maire,
Et tout ceux qui sont présents par la pensée,

Vous qui êtes venus assister au grand départ,
Le grand départ vers là-bas,
Nous vous en sommes reconnaissant comme si vous étiez les témoins de notre accouchement.

Nous partons aujourd’hui.
Nous partons aujourd’hui pour un beau voyage insensé et qui pourtant prend sens aujourd’hui plus

que jamais.
En ce samedi 4 juillet nous partons à la recherche de l’île d’Utopie.
Le coeur plein de joie et de tristesse, ceci est un discours d’adieu ou d’au revoir.

Au départ il y a un livre.

Ce livre que je tiens dans les mains a été écrit en 1515, il y a 5 siècles cette année, par un homme qui perdit la tête.
Oui, il y eut un homme au 16ème siècle qui eut l'audace d'inventer dans sa tête une société idéale. Thomas More
(il montre une photo) se fit trancher cette même tête sur l'échafaud en juillet 1535, vingt ans après que son crâne eut enfanté ce récit sacrilège.

Il imagine une île qu'il appelle Utopia. Les moeurs et les institutions imaginaires de cette île sont consignées dans ce livre qu'il signe avec son sang. Ce livre est intitulé « De la meilleur forme de communauté politique et la nouvelle île d'Utopia », qu'on connait aujourd'hui sous le nom de « l'Utopie ». Il définit cette île comme étant la société idéale.

Seulement, cette Utopia nul ne sait vraiment où elle se trouve.
Thomas More invente le mot à partir du grec U-TOPOS qui signifie le non-lieu autrement dit le nulle-part. Mais le nulle-part est-il vraiment nulle part ?
Nous avons décidé de partir à sa recherche.
Nous allons braver océan et tempête pour trouver cette île.
Nous faisons le pari qu'elle existe, parce que nous en avons besoin.
Plus que jamais nous avons besoin de croire en cet ailleurs, de croire en la possibilité de l’utopie. Thomas More ne laisse que très peu d’indice sur la position réelle de l’île.
Selon Raphael Hyptolidée, qui lui a décrit l’île d’Utopia, et selon nos calculs cette île se situe à peu près par là-bas.
Il semblerait qu’elle se trouve entre les Pyrénées et l’océan pacifique
.
Cette île, nous savons qu'elle est par de là l'océan. Il y a un mur d’eau à escalader.
Aussi il nous a fallu trouver un bateau, ce bateau que vous avez devant les yeux fera l’affaire.

Nous avons prévu 30 jours de vivres, au delà il faudra se débrouiller par nos propres moyens. Nous avons une poule qui pondra un oeuf chaque jour, nous l’espérons.

Nous avons également emporté des livres de cuisine pour se nourrir d’images, et de tous les aliments qui manqueront. Nous avons des seaux pour recueillir chaque goûte d’eau qui tombera du ciel. Faite qu’il pleuve beaucoup pour survivre jusqu’à destination. Nous n’avons pas de livres mais des cahiers blancs pour écrire les livres que nous aurions besoin de lire. Nous avons des cartes vierges pour dessiner l’île que nous découvrirons. Nous allons naviguer quelque temps à partir des cartes connus, et puis il faudra bien se résoudre à les jeter par dessus bord, et naviguer dans le brouillard. Il y a 5 siècles, les navigateurs qui partaient à la conquête d’un nouveau monde naviguaient avec des cartes sur lesquelles ils avaient eux-même dessiné les terres, et les îles qu’ils voulaient atteindre.

Je soutiens d’ailleurs aujourd’hui que l’Amérique a été inventée de toute pièce par Christophe Colomb, qui a tellement voulu trouver à une terre de l’autre côté de la mer qu’elle a fini par exister et d’un commun accord, le reste du monde y a cru.
Comme il était bon le temps où la planète restait à découvrir.

Ce temps où les cartes donnaient libre cours à l'imagination des hommes, où l’on pouvait imaginer l’ailleurs, et où ailleurs tout était possible.
Il nous faut réinventer des territoires à rêver, des océans d'inconnus où y projeter l'avenir ou le meilleur. Des endroits où se rendre, où se perdre.

L’imaginaire est justement ce territoire qui reste inexploré. Un territoire infini si on veut bien l’imaginer.

Si vous êtes aujourd'hui sur ce quai à guetter l'océan, c'est que derrière l'horizon se cache l’infini. Aimer contempler l’infini est le début de l’utopie.
Nous quittons aujourd’hui un monde naufragé, pour un ailleurs, cette île, peut-être un autre naufrage ou encore le même.

Oui, peut-être allons-nous vers un non-retour.
Chers parents, chers amis ne soyez pas affecter par notre disparition programmée.
Comme le ciel est beau pour partir sans revenir.
Tout cela ne serait pas arrivé si on avait oeuvré à réaliser l'utopie dans le réel, si cette île était

devenue la nôtre. Si on n’avait pas eu besoin de la placer au loin dans l'océan inatteignable.

Si nous partons pour la mort, réjouissons-nous, nous aurons au moins tenter une fois de croire en nos rêves. Plutôt finir cette vie, plutôt que l'asservir à la réalité. Finir joyeusement. tout comme Thomas More déclarait le jour de son exécution : « Je vous cause beaucoup de peine... et pourtant je serais peiné moi-même s'il me fallait attendre plus longtemps que demain... j'aspire à aller vers Dieu ce jour-là, c'est un jour qui me convient si bien ». Je ne sais pas si Dieu existe, si il existe tant mieux pour lui, si il n'existe pas alors ce sera à nous de croire en nous et de prendre en main l'invention du monde, de devenir notre propre Dieu, de croire en l’humanité, d’imaginer la suite, d'imaginer la fin... La fin ... où fini le monde... Où s’arrête... la parole... qui dit la pensée ... qui s’en va jusqu’à sa dernière limite.

Mais si nous partions vers la vie. Si cette île qui n’existe pas sur cette terre où nous sommes, finissait par exister parce qu’un navire et que son équipage décidait d’y croire et de s’y rendre. Et si cette expédition faisait jaillir de la mer cette société idéale, si cette société idéale fendait l’océan pour s’incarner parce qu’on aurait décider d’y croire, de vouloir y croire. Et parce qu’on aurait décider de l’imaginer, on aurait pu accoster sur une de ces plages, une de ces falaises. Qu’est-ce qui nous empêche de penser que cette île ait lieu ? La seule chose qui nous empêche d’apercevoir cette île au milieu de l’océan, qui empêche qu’elle existe c’est que la rationalité de la pensée a décidé

qu’elle n’existait pas !

Alors aujourd’hui, oui, nous partons.
A bord de cette embarcation, oui, nous partons à la conquête des ruines de l’esprit.

Si nous décidions de croire à cette île...
Si nous décidions de croire à la société idéale..
Si notre petite communauté éphémère réuni sur ce chemin de pierre fendant la mer, imaginaient ensemble un lieu qui n’existe pas, le voyait si fort, y croyait si fort... Est-ce qu'il ne s’incarnerait pas immédiatement face à nous ?
Il s’agit simplement de fermer les yeux, et de voir cette île, puis de les ouvrir et de continuer à la voir.

A cet instant je sens des larmes me monter aux yeux.
Peut-être que je ne reverrai jamais chacun de vos visages.
Peut-être que vos yeux sont les derniers que nous apercevons avant de goûter aux yeux du ciel ou du fond de l'océan.
Peut-être pouvons-nous encore faire chemin arrière, laisser le bateau ici, à quai et retourner dans nos vies d’avant, d’avant d’avoir lu ce livre.
Cela serait possible si cette idée semée par un crâne dans un crâne n'avait pas grandi, pris possession de toute les interstices de notre cerveau. Une idée a été plantée, elle a germée, elle ne nous laisse plus aucune possibilité d’ y échapper.

Vous entendez ma voix,
Mais peut-être que ne sommes nous pas réel.
Nous sommes fait de l’étoffe des rêves.
Nous allons disparaitre et rien n’aura existé.
Au réveil il y aura juste ce goût dans la bouche d’un ailleurs.

Pourtant si vous croyez que vos yeux disent la vérité Si vous croyez que nous existons
Si vous croyez que ce bateau existe
Alors vous croyez en l’ailleurs

puisque nous nous rendons là-bas.

Là-bas derrière l’horizon, là où le monde fini.

Nous voulons réinventer la terre plate

Nous voulons réinventer la possibilité de croire à la mer infinie

Nous voulons réinventer la possibilité de croire que dans la mer infinie il y a une île infinie.

Nous voulons croire en la possibilité de l’espace-monde.

A partir de là, tout est changé, tout est de nouveau beau.

A présent il nous faut hisser les voiles et que le vent prennent dedans et qu’il choisisse la direction

de notre errance. Il nous faut hisser haut la page blanche qui servira pour écrire l’avenir.

On hisse une voile sur laquelle est écrit :

L’imaginaire vaincra le réel

A présent il faut larguer toutes les amarres qui nous retiennent à terre, les amarres réelles et les amarres imaginaires. Larguez les amarres, coupez tout ce qui nous retient à la réalité.

A présent il faut souffler dans les voiles pour s’enfuir loin. Souffler, et que votre souffle devienne un ouragan.

A présent il faut faire trembler la terre, qu'elle enfante une île si celle-ci n'existe pas, qu'elle nous montre le chemin si elle est bien là où nous allons. Montez en haut de ce muret. Munissez-vous de ces cornes de brume qui perceront le brouillard infâme de nos esprits. Faîtes les hurler de joie, comme on pourrait mourir de joie.

Si vous voyez ce bateau partir c’est qu’il est déjà trop tard, c’est que vous croyez que l’utopie existe puisque nous y allons. 

 

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