Le voyage

Le voyage

Deux navigateurs à la recherche de l'île d'Utopie                                                                   

16è e jou d n vigation

 

 

 

 

 

Sur notre voile était écrit des mots pour braver la réalité tragique de l'océan : "L'imaginaire vaincra le réel". Chaque bourrasque est devenue un tombeau pour cette phrase qui s'arrache par petit bout chaque jour davantage. Des lettres restent tandis que d'autres flottent au vent. L'imaginaire résiste même si il finira par s'envoler..
Je regardais les mots se déformer quand soudain, à l’instant, là-bas nous avons aperçu....
C'est une île ou bien le soleil ?
Un crâne flamboyant.
Si nous regardons trop le soleil, nous ne verrons plus rien.
Pourtant je préfère regarder le soleil quelques instants plutôt que de voir le ciel grisâtre et maussade / l’horizon nu pour toujours. 
Dans le soleil, je vois la tête d'un homme. Un crâne surmonté d'un chapeau. Il nous regarde.
Il regarde le monde. 
Son visage est une boule de feu.
Voilà que le soleil se noie.
Est-ce notre île qui brûle sur l’eau ?
Un gigantesque brasier,
et les nuages la fumée
Est-ce un phare qui nous guide ?
Est-ce l’ancien monde qui n’en finit pas de finir
Peut-être qu’enfin le voilà en cendre.
Nous avons fixé la boule de feu droit dans les yeux
Une grande lumière d’abord, un blanc intense
et puis ça sent le brûlé,
Ça doit être la cornée qui brûle en premier.
Un voile s'est abaissé sur nos yeux.

13ème jour de navigation - L'esprit de More

L’océan Atlantique nous a ouverts les bras et nous sommes tombés dedans.
Je n’étais jamais parti en mer aussi longtemps. Le temps peu à peu n’a plus la même consistance.  Nos corps aussi semblent changés. On s’habitue à notre odeur, à notre saleté. Mais on ne s’habitue pas à l’étourdissant océan. L’espace de la pensée semble noyé par moment, envahi par l’eau qui nous entoure.  Elle finit par émerger à d’autres comme un rescapé qui gonflerait son gilet de sauvetage alors qu’il se croyait perdu. Nous avançons dans le brouillard. Ce matin le brouillard était réel, maintenant il est imaginaire. Il y a cette île au loin. Nous devons y aller. Sans cesse un doute s’immisce. Nos calculs sont-ils les bons ? Si cette île n’existait pas… Nous relisons encore et encore Thomas More à la recherche du moindre indice qui nous aurait échappé et nous appelons dans le noir. Il y a deux jours, nous avons tenté une folie qu’à terre nous n’aurions pu concevoir. Nous avons tenté de rentrer en contact avec l’esprit de Thomas More. Nous avons allumé une bougie que nous avons hisser dans un verre en haut du mat. Une étoile de plus dans le ciel. Et nous avons convoqué notre inspirateur « Ô esprit de More, nous t’invitons sur ce bateau ». Notre table a bougé, mais c’était sans doute l’effet du roulis. On aperçut soudain une lumière au loin. On a mis le cap sur elle. Se rapprochant, on va vu une ombre noir se dessiner dans l’horizon. Et plus proche encore, l’aube venant, nous étions face à un cargo rempli de containers. Il nous salua d’un coup de corne qui traversa la brume. L’esprit se joue de nous. Ce soir nous nous redonnons un nom à toutes les étoiles.
 

 

12ème jour de navigation - Pardon pour l'absence

Pardon pour tous ceux qui se seraient inquiétés. Le téléphone satellite qui nous permettait d'envoyer des messages sur ce blog a pris l'eau. Il y eut des orages la semaine dernière. C'était si beau de voir le ciel se fendre de part en part par une flèche lumineuse. Nous n'avions qu'une peur, que la foudre s'abatte sur notre mat. La seule chose qui s'est abbatu sur nous, ce fut des trombes d'eau à n'en plus finir comme si le ciel se vidait. Nous avions laissé le téléphone satellite dans un équipet qui malheureusement prenait la flotte. Alors après l'avoir démonté entièrement, nous avons fait sécher l'appareil, ôter le sel qui s'y était déposé, et après quelques jours au sec le miracle se produisit : à nouveau nous pouvions communiquer avec le monde. Notre équipe à terre nous a dit qu'elle avait été prête à déclencher un appel au secours, tant l'absence de nouvelles était inquiétante. Pendant 5 jours nous avons été coupés de tout. Être coupé de tout, quel délice effrayant.

4ème jour de navigation - Nous longeons en rêve la côte bretonne

La mer à en perdre haleine. Alors que les premiers jours étaient calme, le vent à forci. Arnaud et moi avons été malade à tour de rôle, quand l'un allait mieux, l'autre vomissait, ce qui redonnait à l'autre envie de vomir. Mais ça va mieux, quand le soleil se couche la mer semble s'apaiser, comme si l'astre solaire faisait bouillir de vagues la surface de l'eau.  Ce soir la nuit vient de tomber et nous sommes tombés dans la nuit. L’horizon est silencieux mais les étoiles nous parlent. Elles sont des milliers, une armée scintillante. Elles racontent des histoires. Toute la nuit nous avons relié les points lumineux qui ont fini par former une île dans le ciel. L’île d’Utopie est peut-être là-haut. Zut, nous aurions dû partir en avion . Sur la mer nous sommes condamnés à errer horizontalement. L’utopie est peut-être une quête verticale, une quête métaphysique. Nous appelons dans le ciel : UTOPIA ! Le vide nous répond par un silence tonitruant.

Ah cher Thomas More,  ce que tu as vu les yeux fermés, nous allons le trouver les yeux ouverts.

Quand je ferme mes yeux, sans cesse il y a cette pensée qui me vient : Il faudrait une formidable tempête pour détruire tout ce qu’il y a de connu et faire naitre à nouveau de l’inconnu. Faire de la place, trouer l’espace.

 

2ème jour de navigation - La terre a disparue

Voilà deux jours que nous sommes partis. Après avoir longé la côte jusqu'à Paimpol, la terre a disparue de l'horizon. Partout autour de nous la mer à l'infini. Nous nous sommes rendus compte soudain de notre vulnérabilité au milieu de cette masse d'eau que nous bravons avec notre inconscience. Mais il y a aussi cette fierté et cette excitation unique de partir à la découverte d'une terre inconnue. Au départ à Binic, il y avait cette lumière unique qui nous donnait tant d'espoir et de joie, l'air était doux. Comme c'était beau de vous voir, vous tous qui êtes venus si nombreux nous dire au revoir. On a vu jusqu'à très loin vos bras s'agiter, et on a entendu longtemps les cornes de brûme retentir. Chers amis, nous nous portons bien et nous nous préparons à nous attaquer à l'océan. Nos cartes sont remplis d'annotations, de citations et d'imagination. Et vous à terre comment imaginez-vous l'île d'Utopia ? Comment la reconnaitre ?

 

QUITTER LA CÔTE

 

PHOTOS : GWENDOLINE DESCAMPS / PUCK PHOTOGRAPHIE

AU REVOIR OU ADIEU !

PHOTO : ANNE RAOUL

PHOTO : GWENDOLINE DESCAMPS / PUCK PHOTOGRAPHIE

Samedi 4 juillet 2015 - Le grand départ !

Photos - Clément Camar-Mercier

 

 

DISCOURS D’ADIEU

Samedi 4 juillet à Binic

Ou pourquoi nous partons pour l'île d'Utopie

 

 

Chers amis,
Chers Parents,
Vous tous ici présents,
Monsieur le Maire,
Et tout ceux qui sont présents par la pensée,

Vous qui êtes venus assister au grand départ,
Le grand départ vers là-bas,
Nous vous en sommes reconnaissant comme si vous étiez les témoins de notre accouchement.

Nous partons aujourd’hui.
Nous partons aujourd’hui pour un beau voyage insensé et qui pourtant prend sens aujourd’hui plus

que jamais.
En ce samedi 4 juillet nous partons à la recherche de l’île d’Utopie.
Le coeur plein de joie et de tristesse, ceci est un discours d’adieu ou d’au revoir.

Au départ il y a un livre.

Ce livre que je tiens dans les mains a été écrit en 1515, il y a 5 siècles cette année, par un homme qui perdit la tête.
Oui, il y eut un homme au 16ème siècle qui eut l'audace d'inventer dans sa tête une société idéale. Thomas More
(il montre une photo) se fit trancher cette même tête sur l'échafaud en juillet 1535, vingt ans après que son crâne eut enfanté ce récit sacrilège.

Il imagine une île qu'il appelle Utopia. Les moeurs et les institutions imaginaires de cette île sont consignées dans ce livre qu'il signe avec son sang. Ce livre est intitulé « De la meilleur forme de communauté politique et la nouvelle île d'Utopia », qu'on connait aujourd'hui sous le nom de « l'Utopie ». Il définit cette île comme étant la société idéale.

Seulement, cette Utopia nul ne sait vraiment où elle se trouve.
Thomas More invente le mot à partir du grec U-TOPOS qui signifie le non-lieu autrement dit le nulle-part. Mais le nulle-part est-il vraiment nulle part ?
Nous avons décidé de partir à sa recherche.
Nous allons braver océan et tempête pour trouver cette île.
Nous faisons le pari qu'elle existe, parce que nous en avons besoin.
Plus que jamais nous avons besoin de croire en cet ailleurs, de croire en la possibilité de l’utopie. Thomas More ne laisse que très peu d’indice sur la position réelle de l’île.
Selon Raphael Hyptolidée, qui lui a décrit l’île d’Utopia, et selon nos calculs cette île se situe à peu près par là-bas.
Il semblerait qu’elle se trouve entre les Pyrénées et l’océan pacifique
.
Cette île, nous savons qu'elle est par de là l'océan. Il y a un mur d’eau à escalader.
Aussi il nous a fallu trouver un bateau, ce bateau que vous avez devant les yeux fera l’affaire.

Nous avons prévu 30 jours de vivres, au delà il faudra se débrouiller par nos propres moyens. Nous avons une poule qui pondra un oeuf chaque jour, nous l’espérons.

Nous avons également emporté des livres de cuisine pour se nourrir d’images, et de tous les aliments qui manqueront. Nous avons des seaux pour recueillir chaque goûte d’eau qui tombera du ciel. Faite qu’il pleuve beaucoup pour survivre jusqu’à destination. Nous n’avons pas de livres mais des cahiers blancs pour écrire les livres que nous aurions besoin de lire. Nous avons des cartes vierges pour dessiner l’île que nous découvrirons. Nous allons naviguer quelque temps à partir des cartes connus, et puis il faudra bien se résoudre à les jeter par dessus bord, et naviguer dans le brouillard. Il y a 5 siècles, les navigateurs qui partaient à la conquête d’un nouveau monde naviguaient avec des cartes sur lesquelles ils avaient eux-même dessiné les terres, et les îles qu’ils voulaient atteindre.

Je soutiens d’ailleurs aujourd’hui que l’Amérique a été inventée de toute pièce par Christophe Colomb, qui a tellement voulu trouver à une terre de l’autre côté de la mer qu’elle a fini par exister et d’un commun accord, le reste du monde y a cru.
Comme il était bon le temps où la planète restait à découvrir.

Ce temps où les cartes donnaient libre cours à l'imagination des hommes, où l’on pouvait imaginer l’ailleurs, et où ailleurs tout était possible.
Il nous faut réinventer des territoires à rêver, des océans d'inconnus où y projeter l'avenir ou le meilleur. Des endroits où se rendre, où se perdre.

L’imaginaire est justement ce territoire qui reste inexploré. Un territoire infini si on veut bien l’imaginer.

Si vous êtes aujourd'hui sur ce quai à guetter l'océan, c'est que derrière l'horizon se cache l’infini. Aimer contempler l’infini est le début de l’utopie.
Nous quittons aujourd’hui un monde naufragé, pour un ailleurs, cette île, peut-être un autre naufrage ou encore le même.

Oui, peut-être allons-nous vers un non-retour.
Chers parents, chers amis ne soyez pas affecter par notre disparition programmée.
Comme le ciel est beau pour partir sans revenir.
Tout cela ne serait pas arrivé si on avait oeuvré à réaliser l'utopie dans le réel, si cette île était

devenue la nôtre. Si on n’avait pas eu besoin de la placer au loin dans l'océan inatteignable.

Si nous partons pour la mort, réjouissons-nous, nous aurons au moins tenter une fois de croire en nos rêves. Plutôt finir cette vie, plutôt que l'asservir à la réalité. Finir joyeusement. tout comme Thomas More déclarait le jour de son exécution : « Je vous cause beaucoup de peine... et pourtant je serais peiné moi-même s'il me fallait attendre plus longtemps que demain... j'aspire à aller vers Dieu ce jour-là, c'est un jour qui me convient si bien ». Je ne sais pas si Dieu existe, si il existe tant mieux pour lui, si il n'existe pas alors ce sera à nous de croire en nous et de prendre en main l'invention du monde, de devenir notre propre Dieu, de croire en l’humanité, d’imaginer la suite, d'imaginer la fin... La fin ... où fini le monde... Où s’arrête... la parole... qui dit la pensée ... qui s’en va jusqu’à sa dernière limite.

Mais si nous partions vers la vie. Si cette île qui n’existe pas sur cette terre où nous sommes, finissait par exister parce qu’un navire et que son équipage décidait d’y croire et de s’y rendre. Et si cette expédition faisait jaillir de la mer cette société idéale, si cette société idéale fendait l’océan pour s’incarner parce qu’on aurait décider d’y croire, de vouloir y croire. Et parce qu’on aurait décider de l’imaginer, on aurait pu accoster sur une de ces plages, une de ces falaises. Qu’est-ce qui nous empêche de penser que cette île ait lieu ? La seule chose qui nous empêche d’apercevoir cette île au milieu de l’océan, qui empêche qu’elle existe c’est que la rationalité de la pensée a décidé

qu’elle n’existait pas !

Alors aujourd’hui, oui, nous partons.
A bord de cette embarcation, oui, nous partons à la conquête des ruines de l’esprit.

Si nous décidions de croire à cette île...
Si nous décidions de croire à la société idéale..
Si notre petite communauté éphémère réuni sur ce chemin de pierre fendant la mer, imaginaient ensemble un lieu qui n’existe pas, le voyait si fort, y croyait si fort... Est-ce qu'il ne s’incarnerait pas immédiatement face à nous ?
Il s’agit simplement de fermer les yeux, et de voir cette île, puis de les ouvrir et de continuer à la voir.

A cet instant je sens des larmes me monter aux yeux.
Peut-être que je ne reverrai jamais chacun de vos visages.
Peut-être que vos yeux sont les derniers que nous apercevons avant de goûter aux yeux du ciel ou du fond de l'océan.
Peut-être pouvons-nous encore faire chemin arrière, laisser le bateau ici, à quai et retourner dans nos vies d’avant, d’avant d’avoir lu ce livre.
Cela serait possible si cette idée semée par un crâne dans un crâne n'avait pas grandi, pris possession de toute les interstices de notre cerveau. Une idée a été plantée, elle a germée, elle ne nous laisse plus aucune possibilité d’ y échapper.

Vous entendez ma voix,
Mais peut-être que ne sommes nous pas réel.
Nous sommes fait de l’étoffe des rêves.
Nous allons disparaitre et rien n’aura existé.
Au réveil il y aura juste ce goût dans la bouche d’un ailleurs.

Pourtant si vous croyez que vos yeux disent la vérité Si vous croyez que nous existons
Si vous croyez que ce bateau existe
Alors vous croyez en l’ailleurs

puisque nous nous rendons là-bas.

Là-bas derrière l’horizon, là où le monde fini.

Nous voulons réinventer la terre plate

Nous voulons réinventer la possibilité de croire à la mer infinie

Nous voulons réinventer la possibilité de croire que dans la mer infinie il y a une île infinie.

Nous voulons croire en la possibilité de l’espace-monde.

A partir de là, tout est changé, tout est de nouveau beau.

A présent il nous faut hisser les voiles et que le vent prennent dedans et qu’il choisisse la direction

de notre errance. Il nous faut hisser haut la page blanche qui servira pour écrire l’avenir.

On hisse une voile sur laquelle est écrit :

L’imaginaire vaincra le réel

A présent il faut larguer toutes les amarres qui nous retiennent à terre, les amarres réelles et les amarres imaginaires. Larguez les amarres, coupez tout ce qui nous retient à la réalité.

A présent il faut souffler dans les voiles pour s’enfuir loin. Souffler, et que votre souffle devienne un ouragan.

A présent il faut faire trembler la terre, qu'elle enfante une île si celle-ci n'existe pas, qu'elle nous montre le chemin si elle est bien là où nous allons. Montez en haut de ce muret. Munissez-vous de ces cornes de brume qui perceront le brouillard infâme de nos esprits. Faîtes les hurler de joie, comme on pourrait mourir de joie.

Si vous voyez ce bateau partir c’est qu’il est déjà trop tard, c’est que vous croyez que l’utopie existe puisque nous y allons. 

 

Dans le télégramme

Le grand départ est proche

Après avoir rénové notre cabernet pendant 3 semaines à Saint-Malo, nous l'avons convoyé à Binic d'où nous partirons samedi 4 juillet vers notre île. C'est l'occasion des derniers réglages et des adieux!  Le grand départ est proche !

 

Photos - Gwendoline Descamps

Photo - Alice Wangermée

La mise à l'eau

Mise à l'eau d'Aveo le 20 juin 2015 à Saint-Malo - Il flotte !

 

Photos - Alice Wangermée
 

Photo - Gwendoline Descamps

Rénovation du bateau Aveo

 

Le grand départ

 

statistiques

  • Total posts(13)
  • Total comments(2)

Forgot your password?